Un curragh échoué sur le sable

La mer déposa un petit curragh sur le sable. Les brumes de la nuit se diluaient dans une luminosité froide et bleutée. On distingua une petite forme sombre descendre de l’embarcation et sauter prestement sur la plage en évitant de se mouiller les sabots.

23 février 2006

Keridwen Chaudron

( Petite note pour les lecteurs : Keridwen ne s'adapte pas vite à toute cette modernité. Elle a un blog, un imêle postal, c'est déjà beaucoup. Alors ne lui en voulez pas trop si

elle rédige dans l'ordre chronologique ses aventures.

  Le dernier message est accessible par un simple clic, là, à droite. Bonne lecture, amis internautes ! )

   



 

Elle est petite, elle est bossue ;
Sur sa chaudière son front sue
Et ruisselle, et sa main ossue
Y plonge un doigt sale et crochu.
Une verrue énorme et grise
Pend de sa moustache qui frise
Sur sa lèvre que cicatrise
Le stigmate d’un pied fourchu.

(écrit au revers d’une lettre de faire-part de mariage par Victor Hugo)



Keridwen a oublié son âge. Elle est née sur Avallon, l’île des Pommes.

avallon

Petite, extrêmement vieille, bossue, affreusement ridée, les jambes tortes et les mains noueuses, Keridwen promène son maigre corps à travers tous les âges de la création d’un petit pas léger et chancelant mais totalement infatigable. Elle est mue par une énergie qui vient des profondeurs de la Terre Mère à laquelle elle appartient depuis le jour très lointain de sa naissance.
Vêtue de pauvres frippes d’un gris uniformément terne, chaussée de sabots de frêne inusables, elle est coiffée d’un chignon de petites tresses entortillées dissimulé sous une volumineuse coiffe de dentelle amidonnée.
Keridwen porte en permanence au bras un vieux cabas de cuir noir usagé qui contient toute sa maison. Excepté le chaudron, bien entendu !
Sa voix est calme et douce, un peu chevrotante parfois quand tombe la nuit, mais vous vous laisseriez prendre. C’est une charmeuse ou une enchanteresse, si vous préférez. Enfin, une sorcière, quoi !
Deux choses l’embêtent un peu. Sa vue qui baisse doucement mais régulièrement depuis quelques siècles et sa mémoire gravement atteinte par plaques depuis son arrivée sur la plage inconnue.
Son petit chat noir la suit obstinément depuis toujours. Il n’aime pas faire faire du bateau, mais il adore les mouettes. Surtout au petit déjeuner.
Keridwen est d’un premier abord avenante et semble innofensive, vieille petite mère amie des chats, à tel point que vous la laisseriez passer devant vous dans une file d’attente ou lui laisseriez votre siège dans le bus. Vous l’aideriez sans hésiter à traverser la rue. Mais elle est une sorcière des légendes celtiques et sa ruse et sa férocité ne sont plus à démontrer.
Capable d’avaler Gwyon Bach en se changeant en poule lorsque lui-même était devenu grain d’orge puis après ça de le couver tranquillement neuf mois dans son ventre et de le jeter à la rivière dès la naissance. Je n’invente pas, c’est Taliesin lui-même qui chante ses exploits. Capable de mitonner des petits plats savoureux ou des tisanes immondes, de se changer en loup et de caresser son chat avec tendresse, elle est multiple et surprennante. Qui peut savoir qui était son chat autrefois ?

Histoire lamentable de Keridwen partie chercher son chaudron à travers les Mondes

Maudite par le barde Taliesin qui acquit illégalement la Connaissance, elle erre à la recherche du Chaudron unique du dieu Dagda. Sa quête dure depuis le jour où un jeune apprenti sorcier nommé Gwyon Bach renversa par mégarde le chaudron magique où bouillait le breuvage sacré qui donne la mort ou la vie à qui la mérite et qui ne bout pas la nourriture des lâches.
Elle poursuivit longuement le maladroit à travers toutes les formes animales ou végétales que l’inspiration leur donnait. Bélier s’échappant dans les prés, elle devint bœuf pour le rattrapper. Changé en truite pour fuir dans la rivière elle le poursuivit en brochet. Devenu moustique pour disparaître à sa vue, elle se fit chauve-souris et ainsi de suite pendant des années et des années jusqu’au jour ou il se fit grain d’orge et qu’elle devint poule. Ne pouvant plus ni sauter, ni courir, ni voler, ni grimper, elle put tout simplement l’avaler. C’est là qu’il devint Taliesin le barde aux mille vers. Le grain mûrit dans le ventre de Keridwen et elle accoucha d’un petit garçon qu’elle jeta à la rivière dans un panier. Débarrassée !
Hélas le barde était né, muni de la Connaissance acquise grâce aux trois gouttes de liquide volées au Chaudron sur les doigts brûlés qu’il avait léché. Il s’appelle à présent Taliesin et chante les exploits des héros et des héroïnes du pays celte. Il maudit Keridwen de l’avoir avalé et jeté à la rivière. Mais il récite son histoire de château en manoir et d’auberge en marchés. Car elle l’a couvé tout de même ! Partie en hâte de sa maison à la poursuite de Gwyon Bach, Keridwen n’a jamais retrouvé le Chaudron de Dagda à son retour.

 

keridwen

 
 

Depuis ce jour elle erre, avec sa maison dans son cabas et son chat sur les talons de ses sabots à la quête du chaudron perdu.

 

 

24 février 2006

La mission de Keridwen

 
 

plage

La mission de Keridwen n’est pas encore remplie, elle ne peut donc pas revenir à Avallon, l’île qui l’accueillerait pour un repos largement mérité jusqu’au bout des éternités. Mais elle a échoué son curragh sur cette plage-ci à la suite d’une terrible tempête appelée par le barde Taliesin. Charrié comme un fétu par les vagues immenses, son curragh a hésité longuement à se retourner. Finalement il s’est décidé à rester d’aplomb. Le vent a cessé un matin et le brouillard est tombé sur une mer redevenue d’huile grasse et lourde.
Elle s’est perdue sur l’Océan glacé. Il lui a même semblé avoir tourné en rond pendant quelques lunes blafardes qui perçaient mollement à travers les brumes diluées. Elle a recuilli la rosée, milligoutte après milligoutte, pour ne point souffrir de la terrible soif qui saisit tous les perdus en mer. Elle a gratté, une à une, toutes les miettes de pain qui traînaient au fond de son cabas pour ne point souffrir trop de la terrible faim des égarés de l’Océan.
Et, un matin, le soleil est apparu. Enfin, quelque chose de très lumineux qui brillait au loin. Elle rama dans cette direction, encore animée d’une incroyable énergie. Que ce soleil fut à l’est, à l’ouest ou au sud, elle choisit de le suivre pour ne plus ramer en cercle et avancer vers quelque part, où que ce fusse.
Puis soudain l’effort ne s’est plus fait sentir. Elle n’eut plus la nécessité de ramer : un étrange courant la guida vers la lumière, puis de plus en plus vite jusqu’à cette faille sombre et noire entre d’immenses rochers (en tout cas c’est ce qu’elle imaginait, mais sa vue n’est plus aussi claire qu’il y a 800 ans !). Elle eut la désagréable sensation de se sentir tout d’un coup très lourde puis à nouveau très légère, et soudainement totalement transparente ! Bah, elle en a bien vu et vécu tant d’autres ! On ne la lui fait pas à Keridwen ! Les allers-retours en Avallon sont parfois plus étranges encore …
Tchoufff ! Son curragh s’est enfin échoué sur le sable d’une plage.
Tout à l’heure, elle a bien aperçu l’Ankou ou quelqu’autre figure de sa ressemblance qui ricannait de la voir trottiner, le cabas sur le bras, à peine arrivée. Mais depuis, personne. Elle erre seule comme à son habitude à la recherche d’un indice qui la ferait avancer vers l’objet de sa sa quête.
Une chose a changé récemment, elle ne se souvient plus très bien ce qui l’a ammenée ici. Tracassée par l’oubli de l’histoire des jours précédants elle maugréa comme à l’accoutumée contre son ennemi favori :
« Ah ! Ce maudit barde, que les cordes de sa harpe s’enroulent autour de sa maudite gorge, qu’elles serrent et qu’elles les coupent, cette gorge et cette langue infâmes qui ont proféré la Malédiction ! Gorge et langue mille fois malheureuses du méchant rimailleur qui osa me maudire, moi, Keridwen, moi, la seule gardienne autorisée du Chaudron magique du Magnifique Dagda. Taliesin de malheur qui goûta le breuvage sacré. Taliesin, maudit sois-tu, qui renversa par maladresse le chaudron bouillant, qui perdit à tout jamais le merveilleux liquide magique avec lequel il se brûla les doigts. Taliesin qui alors se nommait Gwyon Bach et qui lécha ses doigts brûlés et acquit, misère des misères, la Connaissance sacrée. Taliesin, damné sois-tu, à cause de qui le chaudron fut perdu ! ».

27 février 2006

La mer déposa doucement un petit curragh sur le sable

Le jour se levait, les brumes de la nuit se diluaient peu à peu dans une luminosité froide et bleutée. On put distinguer une petite forme sombre descendre de l’embarcation et sauter prestement sur la plage en évitant de se mouiller les sabots. C’était une toute petite vieille dame, très digne, qui remit sa coiffe en place et rangea une de ses minuscules tresses tortillées sous le voile de dentelle. Puis elle s’arquebouta et tira sur le bout d’amarrage afin de tirer le curragh jusque sur le sable sec. Dès qu’il n’eut plus de risque de se mouiller les pattes, un chat noir sauta lui aussi à terre et rejoignit la petite dame contre la jupe de laquelle il se frotta en tous sens. Elle se baissa et le carressa gentiment puis le repoussa d’une main ferme. Elle prit un vieux cabas bloqué sous le banc de nage et se mit aussitôt à trottiner vers le soleil.


Elle traversa toute la plage d’un pas décidé mais s’arrêta soudain comme stoppée par une inquiétude soudaine. Elle posa son sac de cuir sur un rocher plat, sans doute pour qu’il ne s’abîme pas au contact du sable, puis plongea un bras et la tête dedans. Elle devait chercher quelque chose car on entendit un sacré ramdam qui sortit du cabas. Elle finit par y entrer toute entière. Les bruits se firent plus furieux encore. Que cachait donc ce sac ? Victorieuse, la petite dame sortit d’un bond du cabas avec une très vieille paire de lunettes rondes sur le nez.


« Que bénit soit cet Adso qui me fit cadeau d’un tel objet. Grâce à lui, j’y voit un peu mieux à présent ! »


Tiens, mais qu’elle est cette forme au bout de la plage ? On dirait ce vieil Ankou qui me regarde en souriant moqueusement. Bah, Qu’importe ! Je n’aime pas cet enquiquineur qui se rappelle toujours à notre bon souvenir au pire moment. Ignorons-le et faisons bonne route vers le levant.

silhouette

La petite vieille repartit d’un bon pied, le cabas sous le coude, suivie de son chat sur les talons de ses sabots.

 

26 avril 2006

Berc’hedig, la Tud Vor

 

Keridwen prit le sentier qui s’égarait à travers la lande vers l’est, en direction d’un petit bois aux arbres tortueux comme l’esprit d’un korrigan malin. Elle cueillait en route de quoi remplir son garde-manger bien désert après sa longue traversée. Le soleil printanier dorait les jeunes crosses de fougère émergeant du tapis de bruyère. Elle s’imaginait déjà les saler et les mettre en pot pour les servir avec le cidre du frère Guillaume quand viendrait un invité. Elle arracha nombre de carottes sauvages et fit grande provision de feuilles tendres de mûrier. En s’écartant du rivage elle trouva une verte prairie où sautaient les lapins. Keridwen rivalisa avec eux dans la cueillette des pissenlits, les fleurs d’or en confiture ressembleraient à du miel légèrement acidulé, les feuilles seraient délicieuses en salade avec quelques lardons frits et une bonne vinaigrette et les racines séchées et grillées serviraient tout l’hiver de remède et de boisson revigorante. A l’entrée du bois elle sortit une paire de vieux gants de cuir noir du fond de son cabas. Keridwen venait de repérer un fossé rempli de gigantesques orties. Quelle bonnes soupes mijoterait-elle dans sa marmite ! L’appétit venant apportait une légère teinte rosée sur ses vieilles joues grises et terriblement ridées. Elle dût s’asseoir pour croquer une poignée de mourron blanc et de fleurs de pâquerettes afin de tromper sa faim.

Maintenant, je dois trouver de l’ail des ours, se dit-elle, pas de soupe à l’ortie digne de ma marmite sans ail des ours !

Et cheminant deçà delà, cherchant son ail des ours dans les sous-bois, la vieille Keridwen arriva de l’autre côté de l’île. Ereintée et mécontente, Keridwen souffla un peu, assise sur un rocher face à la mer. Elle dût s’assoupir quelque peu car elle sursauta soudain en entendant une boule de goémon claquer sous les pas d’un arrivant.

Quelqu’un ici, se dit-elle, peut être saura-t-il où je pourrais trouver mon ail ?

Elle était quelque peu obnubilée par cet ail, nom d’un asticot !

Mais force fut de constater qu’aucune personne visible ne cotoyait à l’instant le rocher de Keridwen ! Ni devant ni derrière ni sur les côtés, il m’avait pourtant bien semblé que …

« Ah, mais ça alors ! C’est-ti bien toi Berc’hedig ? Quel plaisir de te revoir ! »

Une toute petite personne aussi vieille et fripée que Keridwen avait surgi de nulle part, indiscernable sur les rochers dont elle avait les couleurs changeantes tant sur la peau que sur les oripeaux. Elle se glissa sans bruit vers sa vieille amie et lui chuchota à l’oreille :

« Tout autant que toi je suis heureuse de te voir ici-bas, Keridwen ! Quel vent rusé a poussé ton bateau sur nos côtes ? » La nouvelle venue se garda bien de demander des nouvelles du Chaudron, elle connaissait la colère de Keridwen et puis si le Chaudron avait été retrouvé, l’ordre du monde en aurait été changé et tout un chacun en aurait connu la nouvelle. Cette petite femme était du peuple des Tud Vor, des korrigans des côtes et des estuaires, point méchants mais pleins de malice et habités de biens étranges habitudes. La première est celle de bercer leur enfants sans fin sur les grèves, en chantant d’extraordinaires chansons mélancoliques. Les chansons des Tud Vor se mêlaient au sifflement du vent du large dans les arbres, au battement des vagues frappant les roches et au roulement des galets sur la grève. Quiconque avait entendu leur chant sentait monter en lui une grande nostalgie, qui jamais plus ne le quitterait et qui reviendrait sans cesse serrer sa gorge lorsqu’il regarderait l’horizon. Une autre de leur habitude, et ce n’était pas la moindre, était d’aller bercer aussi certains enfants des humains de la côte et parfois même de les emporter quelques temps en laissant à leur place un des leurs. Ces enfants d’humains bercés au chant des Tud Vor gardaient en eux toute leur vie une nostalgie profonde, trahie par un regard songeur et une tendance perpétuelle à la rêverie.

« M’est avis Berc’hedig que tu n’es pas ici par hasard. Peut-être es-tu venue pour me dire où trouver quelques plants d’ail des ours ? demanda naïvement l’obstinée Keridwen.

_ Toujours aussi devineresse, Keridwen, fée des temps ! C’est mon gars dernier-né qui demande à te voir et m’envoie te le dire. Il a, paraît-il, une urgence à te signaler.

_ Tud Goémon ?

_ Lui-même, répondit Berc’hedig, fronçant les sourcils à l’intonation de voix de son amie.

_ Ne t’inquiète pas, je le verrai, s’il me demande. Qu’il arrive ce soir de l’autre côté de l’île où j’ai amarré le curragh. Je lui préparerais une bonne soupe d’orties et des crêpes à la myrtille avec une bonne bolée du Frère Guillaume. Sais-tu où je pourrais trouver de l’ail des ours ?

Demi-sourde à la requête de son amie, Berc’hedig qui s’inquiétait pour son fils, se rassura malgré tout. Il est vrai que le garçon n’avait jamais accepté sa condition semi-humaine, semi-korrigane et qu’il s’était bloqué au passage à l’âge adulte dans un état pour moitié de chaque peuple. Sa silhouette semi-humaine était couverte d’écailles et ses pieds palmés. Il se vêtait de goémon, ce qui lui avait vallu son surnom. Berc’hedig avait beaucoup aimé un humain, qui le lui avait beaucoup rendu avec le rejeton en prime. Elle aimait son fils mal-aimé de tous et surtout de lui-même et refusait de voir ce que tout le monde savait, que Tud Goémon avait mal tourné. A la suite d’une colère mal maîtrisée il avait gagné la réputation de plus grand des naufrageurs. Il n’avait pas cherché à le faire, mais quand, s’enfuyant des rires des enfants Tud Vor, il avait saisi ce bâton pour le lancer au loin, il n’avait pas remarqué que c’était la quille d’un gros navire anglais. Etait-ce sa faute ? Tous les mauvais gars du pays l’applaudirent. Le succès lui monta à la tête et il recommença, cette fois en tirant par le fond ce que la racaille du pays lui demandait. Un jour qu’il avait trop écouté le chant des mères Tud Vor, il tira par le fond la barque de la famille d’un poête. Ce fut son pire naufrage. On ne le lui pardonna pas. On n’en tira rien que des larmes, de tous côtés. 

cene
Dans cette cène, on peut voir, en regardant bien, celui aux pieds palmés qui tire Judas par l'épaule !
peinture au plafond d'une chapelle en Trégor

Berc’hedig repartit sans bruit, glissant sur la grève, après avoir quatre fois bisé la joue de Keridwen. « Il y en a près de la Porte de Pierre ! » lança-t-elle en disparaissant entre deux rochers couverts de lichens jaunes et gris.

30 août 2007

Le cellier de Keridwen

Précisions données à l’égard de ceux qui croient connaître la région : Keridwen et Berec’hedig sont des fées, elles ont donc accès à une partie du paysage qui reste invisible aux yeux seulement humains. A moins d’avoir été vous-mêmes bercés par les Tud Vor dans votre tendre enfance et que depuis lors vous ayez gardé l’esprit ouvert aux chant des fées, il peu probable que vous trouviez jamais le vieil arbre magique qui garde l’entrée du cellier de Keridwen ni le ruisseau frais qui s’en échappe. L’Île d’Er vous paraîtra plus sûrement déserte et désolée, tout juste plantée de quelques sapins épars aux branches desséchées par le vent d’ouest.
   

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Keridwen se rappelait la Porte de Pierre. C‘était un petit édifice flanqué d’une guérite, construit près d’un quai au pied du sentier qui descend de la falaise du Kastellick, le petit château qui garde l’entrée du port de Landreger enfoncé dans l’estuaire du Jaudy, la rivière bleue. « Ainsi donc me voici sur l’Île d’Er à l’embouchure de la rivière bleue. Trop tard déjà pour remonter jusqu’à Landreger alors ma soupe d’ortie se passera des feuilles de l’ail des ours, cré bon dlà ! C’est encore heureux qu’il pousse quelques aulx des sables sur cette île», grognonna Keridwen en continuant de farfouiller tout autour d’elle, ramassant par-ci quelques bigorneaux pour l’apéritif, décollant par-là quelques huîtres des rochers qu’elle s’empressait d’avaler aussitôt et chassant à grands cris des rochers quelques goélands furieux pour leur voler des œufs. Elle remonta sur une dune au bout de la crique pour chercher de l’ail. Comme elle s’y attendait, reconnaissant maintenant le rivage tout à l’heure inconnu, la dune abritait les petites fleurs roses dont les tiges relèveraient le goût de la soupe. Puis elle revint cheminant dans la lande, non plus au hasard, mais d’un petit pas déterminé qui la mena le cabas sous le bras et le chat sur les talons de ses sabots, par le petit bois vers un très vieil arbre caché au creux d’un vallon, dont les racines abritaient une petite source fraîche. «  Bonjour jeune Chêne, je suis bien heureuse de revoir ton écorce ! Que tes feuilles bruissent au vent tant que le temps durera, que tes glands trouvent toujours de la terre où pousser et que mes sortilèges te protègent à jamais de la foudre ! Garde-tu toujours bien mon cellier ? » Le chêne multicentenaire agita ses branches en signe d’acquiescement. Il semblait très heureux de revoir Keridwen. Lorsqu’il était un tout jeune gland, un écureuil étourdi l’avait oublié sur une pierre plate. Keridwen, passant par-là tout à fait par hasard, avait été émue par la plainte de la graine perdue. Un peu plus et elle la ramassait pour en faire de la farine à épaissir son brouet de fumeterre. D’ailleurs, son cabas était déjà rempli de bon nombre de ses congénères. Etonnamment, ce gland eut l’art d’attendrir la vieille fée. Il ne pouvait pas prendre racine, ou très difficilement, placé comme il l’était au centre d’une pierre plate d’où il ne pouvait rouler à moins d’une forte tempête. Mais d’ici que le vent du sud-ouest se lève, il avait largement le temps de finir dans l’estomac d’un écureuil ou dans le brouet d’une sorcière. Alors il criait à fendre l’âme et Keridwen, sensible aux pleurs des arbres, avait secouru et planté la graine tout près de là, au creux d’un vallon qui comportait une petite grotte de laquelle coulait un ru argenté comme les écailles d’Eog le saumon. Avec les années et les siècles, le chêne grossissant sans cesse, avait fini par boucher complètement l’entrée de la grotte. Keridwen avait hanté tous les rivages du Monde connu et un bon nombre de ceux de l’Autre Monde. Aussi, sachant que sa quête pouvait durer bien longtemps, avait-elle disposé des cachettes un peu partout dans les vallons aux sources fraîches. Les celliers de Keridwen recelaient dans de belles armoires de chêne (eh oui !) tout ce qu’une vieille petite déesse oubliée pouvait avoir besoin au cours d’une quête et qu’elle ne pouvait emporter dans son cabas, ni sur son curragh. Elle fut bien aise de retrouver celui-là ! Se laissant glisser entre trois racines, elle entra dans le cellier et fit grande provision de confitures, de conserves, de pots d’herbes sèches, de farine de glands (eh oui !) et de bonnes bouteilles de cidre du Frère Guillaume. Elle prit même un deuxième billig pour cuire les crêpes du Tug Goemon. Le bougre, tout le monde le savait bien, avait un appétit d’ogre ! Une seule chose lui manquait à présent pour recevoir dignement le fils de Berc’hedig. Pour faire ses crêpes il lui fallait du lait. « Dis donc le chat, rends-toi utile un instant ! Va me chercher et plus vite que ça, une souris femelle, à cette saison elles viennent toutes de mettre bas. Mais je te préviens, rapporte-la-moi entière et en bonne santé ou je t’étripatouille à mon tour. Ouste ! Et retrouve-moi au bateau. » Le félin s’éloigna à toutes pattes sans demander son reste et la très vieille petite dame repartit vers la plage où le curragh s’était échoué ce matin. Le chêne resta à sa place comme d’habitude et regarda séloigner tristement sa vieille protectrice.




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